<p style="">
<strong>Obsession maladive, le bonheur est devenu un produit d’appel des éditeurs. </strong>Frédéric Lenoir avec <em>Du bonheur – Un voyage philosophique</em> ou Christophe André avec<em> Et n’oublie pas d’être heureux</em>, sont en tête des ventes des livres de non-fiction. En librairie, les gens heureux, ou les malheureux las de leur état, sont les meilleurs acheteurs : il suffit que le mot “bonheur” se trouve en couverture pour que la curiosité se transforme en acte d’achat autant qu’en promesse de salut. Le bonheur, sujet bateau, rend ivres les lecteurs. Moins paradoxale que logique, cette aspiration aux secrets du bonheur pourrait être l’effet du besoin de consolation dans cette période en crise.</p>
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</p>
<p style="">
S’il <em>“n’y a pas de honte à préférer le bonheur</em>” (Albert Camus), cette obsession cache un vice plus pernicieux que l’aspiration légitime à vouloir “réussir sa vie” : sa dérive normative et apolitique. Comme le souligne André Guigot dans <em>Pour en finir avec le “bonheur”</em> (Bayard), l’aspiration au bonheur est une “<em>injonction terrifiante, absolument normative et inséparable d’une police des conduites</em>”. Trop parler du bonheur est le signe d’une manière froide de l’appréhender comme une “<em>performance</em>” individuelle, une lutte de soi contre soi convoquant des recettes fixes (vaincre ses peurs, se détacher du monde, équilibrer les plaisirs, vivre selon sa nature, atténuer la tristesse), même si chacun pressent que le bonheur ne surgit que lorsqu’on ne l’a pas cherché ; il est inversement proportionnel à l’obsession qu’on lui porte.</p>
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</p>
<p style="">
Ces voyages au pays du bonheur forment l’indice de l’abandon collectif dont nous sommes victimes et acteurs. “<em>Seul compte le bien-être individuel, le salut de sa petite tribu</em>”, regrette Guigot. “<em>On se moque des utopies du grand soir en rabaissant sournoisement l’étalon d’une vie réussie à l’égoïsme le plus décomplexé</em>”, renchérit-il. <strong>Et comme s’en désole Roland Gori, dans Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, le déclin de la participation citoyenne aux affaires publiques “<em>va de pair avec cette recherche d’un bonheur restreint au domaine privé”</em>. L’injonction au bonheur devient le plus sûr<em> “allié de la servitude</em>”. En son nom, on serait prêt à renoncer à notre liberté, celle d’assumer le risque même de l’existence, le jeu de l’aléatoire, sans autre promesse que celle du plaisir de jouer, de gagner mais aussi de perdre.</strong></p>
<div class="name" itemprop="author">
</div>
<div class="name" itemprop="author">
<a href="http://www.lesinrocks.com/auteur/jean-marie-durand-3/" rel="author" title="Jean-Marie Durand">Jean-Marie Durand</a></div>
Gori, l'individu libre
Produire et distribuer un film documentaire de 40 minutes sur Roland Gori, écrivain, psychanalyste et initiateur de l'Appel des Appel.

Échoué
25
Contributions
01/05/2014
Date de fin
835 €
Sur 8 000 €
10 %
Les publications
<p style="">
Philosophe, spécialiste de la pensée antique, et philologue, membre de <a href="http://www.appeldesappels.org/tam-tam/-derriere-les-grilles-sous-la-direction-de-barbara-cassin-1560.htm" target="_blank">“l’Appel des appels”</a>, Barbara Cassin s’élève dans un livre collectif, <em>Derrière les grilles</em>, contre l’idéologie dominante de l’évaluation qui contamine tous les espaces sociaux. Elle dénonce la folie des grilles qui éliminent toute inventivité individuelle et tout espace de liberté. Rencontre avec l’une des plus grandes figures de la philosophie actuelle, qui puise dans la sophistique les ressources d’un engagement politique sur le contemporain.</p>
<p style="">
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<b>Le texte d’introduction à votre ouvrage <em>Derrière les grilles</em> que vous signez avec Roland Gori est titré “Tous grillés”. Comment faut-il comprendre l’expression : “évalués, surveillés, manipulés, fascisés, foutus” ?</b></p>
<p style="">
<b>Barbara Cassin –</b> Tout cela, oui. On est cuits, on est passé au gril, sur le gril, et on est prisonniers derrière les grilles.</p>
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<p style="">
<b>Mais est-ce le principe de l’évaluation ou plutôt ses excès, sa projection sociale, son instrumentalisation politique, qui vous révolte ?</b></p>
<p style="">
Ce n’est pas le principe en soi ; si on n’évalue pas, cela ouvre évidemment à des dérives et à des méconnaissances. Mais ce qui est intolérable, c’est la manière dont on évalue, tous azimuts, en présentant cela comme absolument indispensable, quoi qu’on fasse, quel que ce soit le processus. C’est particulièrement vrai dans la pratique que je connais le mieux, celle de la recherche : un chercheur consacre plus de la moitié de son temps à remplir des dossiers de ce genre pour avoir accès à des financements et accéder à des programmes.</p>
<p style="">
La bureaucratie en France est ahurissante, inefficace, contre-productive : un chercheur qui a atteint l’âge fatidique des 65 ans ne peut plus, par exemple, piloter de travaux, alors que c’est le moment où son fameux “facteur h”, le nombre de publications dans des revues classées A pondéré par le nombre de citations qui en est fait, est suffisamment élevé, dans les humanités en tout cas, pour lui permettre d’avoir facilement accès aux financements — c’est d’ailleurs l’âge de ceux qui dirigent des programmes analogues dans d’autres pays comme les Etats-Unis par exemple : le CNRS se tire une balle dans le pied. Il n’y a plus de discernement. Il faut cocher des cases, rentrer dans des items, simplement pour avoir “accès à”, et cela nous prend les deux tiers du temps. Tout le monde le sait, et pourtant on continue.</p>
<p style="">
</p>
<p style="">
<b>Ce principe d’évaluation s’applique-t-il à tous les espaces sociaux ?</b></p>
<p style="">
Oui, tous. Même les entretiens prénatals deviennent des dispositifs de surveillance. Et cela ne cesse pas : les évaluations en maternelle, questionnaires de santé mentale appliqués aux enfants sont terrifiants. Les débats autour du DSM IV, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ont révélé ces abus. Il n’y a plus besoin de parole, mais simplement de médicament. Les psys dans leur ensemble se sont mobilisés contre ces dérives, quand même. Oui, notamment à travers l’Appel des appels. Mais c’est pourtant cela qui est en vigueur ; il n’y a plus assez d’infirmières, on est aujourd’hui dans des hôpitaux du XIXe siècle ; on attache ; c’est la pratique de la contention ; les simulations cérébrales profondes, ce qu’on appelait les électrochocs, se multiplient… La camisole chimique et la camisole électrique prédominent. Parce qu’on n’a plus de temps de s’occuper d’un sujet en face.</p>
<p style="">
</p>
<p style="">
<b>Par quel moyen une bonne évaluation pourrait donc se déployer ? Par la parole ?</b></p>
<p style="">
Oui, cela passe plus par la parole que par la grille ; j’ai connu des évaluations relativement heureuses au CNRS ; on lisait des rapports, on entendait des gens, on en discutait. Cela n’était pas coupaillé en items hétérogènes qui ont une seule finalité : le “ranking” (classement) et l’élimination. On est aujourd’hui dans le “Google-monde” : la qualité n’est plus qu’une propriété émergente de la quantité. C’est le modèle des moteurs de recherche ; cela ne tient compte que de l’opinion du plus grand nombre. Or par définition elle n’a pas accès à l’invention, au nouveau, puisqu’on ne remarque pas l’absence d’un inconnu (c’est ce que l’éditeur Jérôme Lindon disait de Beckett). Sur ce fond-là, les problèmes financiers font le reste.</p>
<p style="">
</p>
<p style="">
<b>Vous indexez donc cette obsession de l’évaluation à l’imposition du modèle néolibéral ?</b></p>
<p style="">
Oui, sauf qu’on ne sait plus très bien ce que ce mot veut dire ; il est trop générique. Je ne sais pas qui n’est pas néolibéral aujourd’hui. La gauche et l’ultragauche sont un peu perdues. Il y a, je crois, une place pour un discours humaniste, avec tous les guillemets que vous voulez, mesurant toutes les confusions et ambiguïtés que comporte ce déplacement de la politique, et dont profite aujourd’hui le Front national.</p>
<p style="">
</p>
<p style="">
<b>Qu’entendez-vous par discours humaniste ? N’est-ce pas un concept plus flou que ce qu’il a incarné à d’autres moments de notre histoire ?</b></p>
<p style="">
Je me suis longtemps méfiée de l’humanisme ; cela sent souvent mauvais, comme un truc d’héritier. Or, aujourd’hui, il me semble que l’humanisme et les humanités, c’est un discours de résistance. Savoir choisir ses amis dans le passé, ce qui est la définition de la culture par Hannah Arendt, est aujourd’hui une faculté politique. Et c’est même la faculté politique par excellence. Avoir envie d’éduquer à cela les enfants, penser que la culture est un enjeu important, c’est cela l’humanisme. Réfléchissons pour éduquer le goût. Ce ne peut pas être une histoire d’héritage, prenons-le comme quelque chose à construire, qui permette de ne pas tomber tête baissée derrière les grilles.</p>
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<p style="">
<b>Le goût vous semble-t-il en danger ?</b></p>
<p style="">
Oui, il l’était sous Sarkozy, comme l’affaire de <em>La Princesse de Clèves</em> l’avait illustré. Mais on n’a rien changé depuis ; on est toujours dans les éléments de langage, ce qui est pour moi la banalité du mal ; on est dans les grilles d’évaluation, dans le souci constant et mortifère de classer et éliminer.</p>
<p style="">
</p>
<p style="">
<b>Comment éviter d’entrer dans des cases ? N’est-ce difficile de trouver des ressources en soi pour se protéger contre la servitude volontaire ?</b></p>
<p style="">
Ce que je sais seulement, c’est que gueuler très fort, ensemble, cela produit des effets. Des Indignés à la place Maïdan. C’est à peu près le seul contre-pouvoir que je vois. Ce dont je ne veux pas, ni pour moi ni pour les autres, eh bien, je le dis. Et j’explique pourquoi. Et je trouve des gens qui ne veulent pas ça non plus. Et on en parle, et ça s’agite. C’est à cela aussi que peuvent servir Google et les réseaux sociaux. Il faut reprendre la main technique sur la technique.</p>
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Les Inrocks / Jean-Marie Durand</p>
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<a href="http://motherboard.vice.com/read/report-researchers-are-becoming-too-obsessed-with-chasing-pageviews?curator=MediaREDEF&utm_source=feedburner&utm_medium=feed&utm_campaign=Feed%3A+Counterparties+%28Counterparties%29">Trop d’articles scientifiques tuent-ils la science?</a> C’est en quelque sorte ce que montre une étude d’Arturo Casadevall, du Collège de médecine Albert Einstein à New York, <a href="http://mbio.asm.org/content/5/2/e00064-14.full">«Les causes de la persistance de la folie du facteur d’impact»</a> :</p>
<blockquote>
<p>
<em>«La terrible envie de publier dans un journal académique prestigieux engendre une “folie” qui a conduit les scientifiques à se consacrer à la publication d’études qui peuvent potentiellement faire l’actu, au lieu de se concentrer à faire de la science de qualité."</em></p>
</blockquote>
<p>
</p>
<p>
Pourquoi veulent-ils absolument être publiés dans de telles revues? La réponse tient en une expression: «impact factor», ou «<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Facteur_d%27impact">facteur d’impact</a>» en français. Pour résumer, cet indice bibliométrique mesure le nombre de fois qu’un article est cité dans d’autres revues scientifiques. Les grands gagnants sont bien entendu les revues reprises le plus grand nombre de fois.</p>
<p>
Mais au fil du temps, <a href="http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=342">le facteur d’impact a dévié de son but initial</a>, expliquent Marie Del Volgo et Roland Gori, dans un article consacré précisément à la bibliométrie, publié sur I-revue:</p>
<blockquote>
<p>
<em>«Bien que le facteur d’impact ait été créé à l’origine comme mesure de la réputation d’une revue, il est de plus en plus employé comme mesure de la productivité des chercheurs.»</em></p>
</blockquote>
<p>
Voilà pourquoi Arturo Casadevall parle de «folie du facteur d'impact» : ce qui compte pour les scientifiques, ce n’est plus la science elle-même, mais l’obsession de voir un jour son étude publiée dans Science, Nature, ou Cell. A la clef de ces publications, les récompenses pleuvent: <em>«emplois, bourses, visibilité»</em>, détaille Arturo Casadevall. Marie Del Volgo et Roland Gori concluent:</p>
<blockquote>
<p>
<em>«Le facteur d’impact est une </em><em>mesure de popularité</em><em>, non de prestige.»</em></p>
</blockquote>
<p>
C’est bien là que le bât blesse. Comme le développe longuement Motherbroad, être publié dans une revue scientifique prestigieuse ne garantit pas de la qualité de l’étude. Casadevall donne l’une des explications à cela:</p>
<blockquote>
<p>
<em>«Exiger des scientifiques qu’ils mènent des recherches avec un haut facteur d’impact crée un biais fort: cela les décourage de faire des recherches très risquées et cela réduit les chances de découvertes révolutionnaires inattendues.»</em></p>
</blockquote>
<p>
Il faut en effet travailler vite, pour être publié le plus possible sur une période donnée, le facteur d'impact étant calculé sur deux ans. Arturo Casadevall donne plusieurs pistes pour pallier ces imperfections de la bibliométrie, notamment le <em>«boycott des revues prestigieuses»</em>. Pour lui, les seuls qui peuvent vraiment changer ce système, ce sont les chercheurs eux-mêmes:</p>
<blockquote>
<p>
<em>«Le seul remède au facteur d’impact doit venir des scientifiques eux-mêmes. Si les scientifiques ne parviennent pas à limiter leur folie de l’impact factor, ils vont transmettre à leurs successeurs un système de valeurs faussé qui récompense l’accumulation de publications dans des journaux exclusifs plutôt que l’acquisition de savoirs, et qui promeut une obsession du succès individuel plutôt que celle du service rendu à la société» </em></p>
</blockquote>
<p>
<strong><em>Camille Jourdan. Slate.fr</em></strong></p>
<p id="articleChapo">
<strong>La relation à l’argent n’est jamais simple. Mais payer en espèces, par chèque ou par carte de crédit, en dit aussi long sur nous…</strong></p>
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<a href="http://memorix.sdv.fr/5c/www.lanouvellerepublique.fr/divers/904258954/Position1/default/empty.gif/48794166446c444e39354541422f584d" target="_blank"><img alt="" border="0" height="1" src="http://memorix.sdv.fr/0/default/empty.gif" width="1" /></a></div>
</div>
<p>
Nul n'est vraiment conscient de ce qui se joue en coulisses dans sa façon de dépenser son argent. Aux yeux de Roland Gori (1), psychanalyste et spécialiste des liens entre inconscient et économie, l'angoisse du numéraire illustre nos relations ancestrales et puissantes avec les modes de paiement. <i>« La dette est antérieure à l'apparition de la monnaie : depuis les débuts de l'humanité, pour garantir une dette, il a fallu déposer quelque chose en gage, un objet, soi-même ou sa famille, </i>rappelle-t-il.<i> La monnaie est apparue pour symboliser cette garantie. Elle s'y est substituée, mais la signification inconsciente demeure. Ne pas avoir d'argent, c'est, symboliquement, risquer son corps. »</i> Cette notion éclaire en partie nos comportements et nos usages.<br />
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<b>Du trébuchant qui file </b></p>
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Le terme est déjà une indication : la monnaie nous file entre les doigts, l'argent coule (à flots). Cette fluidité de la monnaie procure une sensation physique de plénitude, voire de virilité – une liasse de billets montre<i> « qu'on en a » –</i> mais aussi de perte. Le numéraire permet de visualiser la somme dépensée du premier coup d'œil, de savoir ce qui nous reste (ou pas). L'argent liquide ne nous ment pas. <i>« Manipuler des espèces,</i> précise Roland Gori, <i>nous rappelle toujours le manque, le plus souvent celui du temps que nous avons passé à le gagner. » </i>Et comme leur valeur est encore garantie par les États, billets et pièces assurent que la dette – l'achat, le règlement d'une facture – sera acquittée. Autrement dit, il y a une coïncidence, une rencontre dans notre psychisme entre le maniement des pièces, des billets et la dette originelle :<i> « être quitte »</i> a la même origine que le verbe <i>« quitter ». </i></p>
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<br />
<i>« Les cartes représentent un niveau d'abstraction supplémentaire, de " décorporéisation "</i>, analyse Roland Gori. <i>Elles installent une distance entre l'argent et l'objet. On ne paie pas de la même manière en face à face ou numériquement. Nous nous trouvons alors loin de l'origine de la dette. La face symbolique du moyen de paiement (qui existe aussi dans l'argent liquide) est accentuée au détriment de sa face réelle. »</i> Pour nos cerveaux archaïques qui ont du mal à se mettre au goût du jour, la carte n'est rien d'autre qu'un bout de plastique, sans représentation marquée.<i> « Nous confondons virtuel et irréel »,</i> souligne le psychanalyste.</p>
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<i>(1) « La Fabrique des imposteurs » (Les Liens qui libèrent, 2013).</i></p>
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La Nouvelle République</p>
<div class="node-inner" id="bloggPostInner">
<div class="submitted">
<p class="author under-title">
<span class="article-date">07 avril 2014</span> |</p>
</div>
<div style="float:right;height:21px;margin-top:-35px;width:150px">
</div>
<div class="content">
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<b>Roland Gori</b> est psychanalyste et professeur de psychopathologie clinique à l’Université Aix-Marseille. Il est aussi l’initiateur<br />
de L’Appel des appels (2009) qui a recueilli 80 000 signatures en quelques semaines <sup>1</sup>. Ses ouvrages essayent de penser la modernité en conjonction avec une éthique du sujet et insistent sur les ravages idéologiques que les logiques scientistes autant que libérales produisent auprès des citoyens dont on nie le statut de sujets en les ravalant au rang d’individus statistiques.</p>
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Son dernier livre, <i>La Fabrique des imposteurs </i>(Editions Des Liens qui libèrent) synthétise les lignes de force d’une réflexion qui montre comment une nouvelle rationalité politique est en œuvre, qui opère davantage par la norme que par la loi, et dont la conséquence est une prolétarisation des métiers, la montée en puissance d’une bureaucratie d’expertise et une aliénation de la démocratie. Une mise en garde tonique contre nos propres renoncements.</p>
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<b>L’imposture a toujours existé. En quoi la société actuelle favorise-t-elle une imposture d’un type inédit et sa multiplication ? Et pourquoi, aujourd’hui, l’imposteur est comme « un poisson dans l’eau » ?</b><br />
Les imposteurs sont des éponges vivantes qui absorbent les rituels, les opinions, les valeurs de la comédie sociale de leur époque. Aujourd’hui, nous avons des imposteurs qui ressemblent à notre société. C’est celui qui va un peu traficoter au niveau des chiffres, un peu magouiller au niveau des dossiers administratifs pour répondre aux exigences formelles des normes et des procédures…</p>
<p>
L’on aura donc plutôt un imposteur dans la spéculation numérique dans la lignée d’un Bernard Madoff <sup>2</sup>. Il y a une véritable démocratisation de l’imposture. Nous sommes dans une société de la norme qui a tellement le souci de calibrer les comportements et les modes de vie qu’on peut dire que l’imposture constitue presque une solution aux exigences normatives de notre société.</p>
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Cette imposture - l’entendre au sens que Molière donnait au Tartuffe qui mimait tout le rituel de la foi et de ce fait bernait les autres - s’apparente aujourd’hui, non pas à une dévotion monothéiste ou même à l’idéologie d’un parti politique, mais plutôt à la religion du marché. Aujourd’hui, la comédie sociale se fonde sur l’idée de vendre des apparences à l’opinion.</p>
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<b>Pour préciser votre pensée, les lieux où règne l’imposture sont les sondages, la culture de l’audimat, la communication, et tous ces systèmes d’évaluation dont vous avez parlé dans <i>La Folie évaluation, Les nouvelles fabriques de la servitude</i>…</b><br />
Une émission de télévision n’a de valeur qu’en fonction de l’audimat, une légalité externe purement commerciale. Par conséquent, il s’agira de faire plus du journalisme de spectacle que du journalisme de réflexion. Ce qui détermine des stratégies, même chez les journalistes, dans la manière de vendre du spectacle plutôt que d’inciter à la formation critique du citoyen. On retrouve cette dérive dans « l’économie de la connaissance », comme on se plaît à la nommer aujourd’hui, ou dans la santé à travers une conception managériale du soin. Technicisation, quantification, fragmentation, rationalisation, formalisation numérique, normes gestionnaires agissent de concert dans cette prolétarisation des métiers et assurent une hégémonie culturelle nécessaire au pouvoir.<br />
</p>
<p>
Ainsi, des tas de petites impostures sont inséparables des méthodes d’évaluation et de la manière dont on va doter une activité d’une valeur. Aujourd’hui, l’évaluation étant le cheval de Troie de la logique de marché, l’on fabrique des faux comptables et une pensée extrêmement simplifiée. Si ce qui compte, c’est la popularité et la réputation, plus que la vérité et la vertu, à partir de là les gens se débrouillent comme les Etats d’ailleurs. Prenez la Grèce, si le pays ne répond pas à certaines normatives, on va présenter des pièces comptables qui sont des faux…</p>
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<b>Vous soulignez aussi que les lignes de force de cette imposture sont que la norme l’emporte sur la loi, l’intérêt individuel sur le souci général, le pragmatisme sur l’idéal, la performance sur le sens, l’opportunisme sur la vertu. C’est-à-dire qu’elles épousent le credo du néo-libéralisme ?</b><br />
C’est évident ! En gros, l’Etat avait des fonctions analogues à celles de la religion. Il était un paradigme parallèle à la religion. A partir du moment où l’on a détricoté ses prérogatives au profit de la logique de marché, c’est l’opinion qui prime, c’est-à-dire le crédit que l’on peut inspirer à l’autre si on l’a convaincu. Dès lors tous les secteurs sont affectés par une logique de concurrence et l’on est dans un marché globalisé.</p>
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Benjamin Franklin disait que la morale devait être utilitaire et que si l’on devait avoir un comportement moral, c’était pour donner du crédit en affaires. Mais il disait aussi que l’apparence de morale suffisait parfois à avoir du crédit et que ce n’était pas la peine de faire une dépense supplémentaire en terme de comportement s’il suffisait d’avoir une apparence de comportement (rire)…</p>
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<b>En quoi cette imposture new look phagocyte le débat démocratique, la transmission d’expériences, transforme l’état psychique du corps social ? Grosso modo, si l’on vous lit, cela induit une sorte de totalitarisme soft ?</b><br />
C’est l’ensemble de mes travaux qui me conduit à cette conclusion. Finalement, la politique qu’est-ce que c’est ? En démocratie, la vérité n’est pas inscrite ni dans des textes, ni dans des directives, ni figées dans une tradition. Elle est issue d’un débat citoyen. A la différence des théocraties, les Athéniens et les Grecs ont inventé une forme de gouvernement par le débat, avec l’aléa de la liberté, c’est-à-dire de ne pas savoir où l’on va. Aujourd’hui, l’on est davantage dans une forme de démocratie dégénérée, une démocratie d’expertises et d’opinion.<br />
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C’est-à-dire que la capacité de penser des élus se trouve confisquée par les machines, matérielles ou immatérielles. La démocratie d’opinion, c’est la société du spectacle, c’est essayer de vendre, par une publicité mensongère et tapageuse, de bonnes manières de penser les choses. On est aujourd’hui dans une politique qui se réduit à une police des normes. Ce qui est le contraire de ce qui a pu constituer l’invention de la démocratie dans laquelle on va pouvoir trouver la bonne décision pour la Cité, inventer une vérité nouvelle et un futur, à partir du débat.<br />
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<b>Quels antidotes à cette imposture ?</b><br />
L’imposture est une tentative pour s’adapter aux exigences d’un environnement qui vous oblige à vivre au dessus de vos moyens. C’est le mensonge, la tricherie, le cynisme. La solution c’est de redonner au politique toute sa place, sa substance, sa spécificité. C’est de produire des occasions citoyennes de se réapproprier une démocratie confisquée par la technocratie. C’est évidemment le débat citoyen. C’est le courage politique. Et c’est surtout de redonner toute sa place à la culture dans la formation de l’humanité et des sociétés.<br />
</p>
<p>
<b>Vous insistez sur l’aliénation de l’homme numérique.</b><br />
La technique est une formidable source d’émancipation sociale. Elle n’est pas l’ennemie de l’homme puisque c’est une sécrétion même de l’humain. Mais à un moment donné, cette source, eut égard à la transformation des rapports sociaux, s’est transformée en dispositif d’aliénation et de soumission sociale. Si bien qu’aujourd’hui ce sont les machines qui nous prescrivent ce que nous devons faire. Non seulement dans nos métiers, voir la machine qui rationnalise nos actes, mais aussi dans notre liberté de penser puisque la machine numérique avec ses protocoles pense à notre place. A un certain moment, notre production nous a échappé. Il faut que nous puissions retrouver le contrôle de la machine numérique et non pas la servir.</p>
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Cela veut dire qu’à un moment donné, il faut arrêter de regarder le compteur et voir la route sinon l’on va dans le décor. Il faut permettre à l’homme d’éprouver ses expériences de vie. Il faut redonner au vivant toute sa place. Il y a une très belle phrase de Georges Canguilhem qui dit : « <i>la raison est régulière comme un comptable ; la vie, anarchique comme un artiste</i> ». Il faut être rationnel mais aussi avoir un peu de vie poétique en nous sinon on est mort.</p>
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<b>Propos recueils par Frank Tenaille</b></p>
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<sup>1</sup>. L’Appel des appels (www.appeldesappels.org) qu’il considère comme un laboratoire d’idées pour déconstruire les modèles imposés de soumission sociale et professionnelle des soins, de l’éducation, de la justice, de la culture, de la formation.<br />
<sup>2</sup>. Bernard Madoff, fondateur d’une des principales sociétés d’investissement de Wall Street, a été arrêté pour avoir réalisé une escroquerie portant sur 65 milliards de dollars.</p>
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Cette année le thème choisi pour ces Rencontres fait directement écho au terme de "collectif" : les débats porteront sur le sens du "bien commun" et sa brûlante actualité.
Samedi 5 juillet à partir de 14 heures : Le brouillage idéologique : analyse de l’impuissance politique.
La vie démocratique et la construction de mondes communs devraient être l’affaire de tous.Or un rationalisme économique mortifère qui « vise à araser l'humain au profit des logiques comptables et marchandes » (Roland Gori) tend à rendre caduque la politique comme souci de l'autre et préservation du bien commun.Il renforce l'individualisme et conduit à une perte de valeurs et de repères qu'ils soient idéologiques, politiques ou éthiques.
Comment vivifier l'énergie démocratique du vivre et penser ensemble?
Première partie
Intervenant : Roland GORI, psychanalyste, Professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique ; cofondateur de l'Appel des appels en 2008, auteur de nombreux ouvrages dont La dignité de penser, La fabriques des imposteurs, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?
Discutant : Michel GRANGER, Professeur émérite de littérature américaine à Lyon, spécialiste de Henry D. Thoreau.
Deuxième partie
Christian MAUREL, sociologue, cofondateur du Collectif national Education populaire et Transformation sociale.
Gérard PERRIER, auteur de Vitrolles, un laboratoire de l’extrême-droite et de la crise de la gauche
→ Plusieurs acteurs témoigneront de leur engagement créatif social, culturel, politique (contacts en cours).
Deux essais, l'un sur la folie, l'autre sur la liberté mettent à mal le sujet et sa singularité au temps de la norme...
Hôpital de Tours. Extérieur jour. Un fou tourne dans la cour. A la même heure, matin et soir. Plus de contact. L'équipe démotivée a un peu délaissé ce psychotique -"processus aliénatoire inconscient type".
Même lieu. Extérieur jour. Quelques temps plus tard. Le même dans sa ronde infernale. Le sol en est marqué. Contre l'avis du surveillant, un agent du service hospitalier rejoint le cercle...
Tours. Hors les murs. Bien plus tard. Deux hommes, les mêmes. L'un est fou -il habite désormais en ville-, l'autre pas. Ils vont faire ensemble des courses.
Il y a dans ces scènes réelles et uniques le substrat d'un essai, passionnant parce qu'engagé, résolument humaniste et désaliéniste, remarquablement argumenté de Patrick Coupechoux, Un homme comme vous, Essai sur l'humanité de la folie.
Il connaît son sujet. On lui doit notamment Un monde de fous (2006) et La déprime des opprimés (2009). On trouvera la même résistance à l'air du temps dans Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux? de Roland Gori, universitaire, lanceur d'alerte (L'appel des appels date de 2009) et psychanalyste.
Sa thèse est que nous préférons l'illusion hédoniste et "une sécurité de pacotille" à l'angoisse de ce "point de vide qui permet de désirer, d'assumer sans s'y résoudre l'absurdité du monde et de sa finitude". "I would prefer not to" ("Je préférerais n'en rien faire") du Bartleby de Herman Melville est bien un choix existentiel.
La disparition des grands récits, celle des mythes fondateurs est cette question sérieuse et récurrente que posent les intellectuels, tourmentés par l'immédiateté et le formatage généralisé que la technologie impose dans notre paysage néo-libéral.
La lecture de ces deux textes offre -ce n'est pas si courant- une occasion de penser autrement notre société, autour des enjeux fondamentaux que sont l'autre, sa parole, la rencontre et l'être au monde.
Dans la réflexion des deux auteurs, qu'il s'agisse de la folie ou de la liberté, le sujet est central. Comme la place qu'il occupe ou qui lui est assignée selon les époques dans une société qui pour Roland Gori le réduit "à un segment de population statistique". La Technique (la roue comme le numérique) qui désormais "saisit le vivant", qui est autant remède que poison, est bien utile au marché et aux pouvoirs de toute nature. Ses avatars que sont l'algorithme et l'évaluation (cette "fabrique de servitude volontaire") permettent une mise en case simplificatrice et systémique des individus.
A l'instar de ce que fait en psychiatrie le DSM, l'outil américain d'une classification des troubles mentaux toujours plus poussée dans la multiplication des symptômes. Un diagnostic coûte que coûte plutôt que la clinique, son humanité et son incertitude!
Cette tendance lourde prélude à un nouvel ordre qui nous concerne tous et qui est étranger à cette "démocratie qui oblige" un sujet libre et responsable de ce qu'il dit et fait. Et Roland Gori, professeur de psychopathologie clinique à l'université de Marseille, grand lecteur de Henrik Stangerup (L'homme qui voulait être coupable) ou de Hannah Arendt (De la révolution), de Camus ou de Simondon a beau jeu de rappeler que la culpabilité et la dette sont fondatrices du lien social.
Peut-on être esclave et heureux ?
Le dernier livre de Roland Gori, dont le titre nous confronte à une interrogation que nous ne saurions éluder, nous amène à réfléchir à un certain nombre de questions, au carrefour du politique, de l'anthropologique, du psychique et du social. Sans entrer dans les détails, j'en donnerai au moins deux : d'une part, l'importance, l'omniprésence de la technique, des automatismes, des procédures, des protocoles dans nos vies et nos métiers. D'autre partle fond de culpabilité et d'angoisse propre au lien social et à la liberté, à notre liberté, celle qui résulte de l'absence de garantie quand à notre engagement comme sujet de nos actes.
Un lien entre les deux existe : pour ne pas avoir à affronter le risque, l'incertitude, le doute, la culpabilité inhérente à nos actes, l'idéologie gestionnaire, le calcul, l'automatisation des procédures viennent à point nommé pour ne rien engager de nous-même dans ce que nous faisons et ce que nous pensons.
C'est le cas dans le champ de la psychiatrie, par exemple. Avec les dernières versions du DSM, l'entretien, le diagnostic, la clinique elle-même, se réduisent de plus en plus à une procédure de codage, ignorant complètement ce qui fait la spécificité de l'humain et de ses souffrances. La narrativité du récit clinique, seule à même de restituer la complexité de la psychopathologie, laisse place au formalisme des critères statistiques, des items à cocher, et des échelles quantifiant le niveau de dépression comme on mesure la température d'un individu.
Qui plus est, il ne s'agit pas de coder dans n'importe quel sens. Ce dont il est question, en réalité, c'est de l'extension infinie d'un système de contrôle et de normalisation des conduites, en lieu et place d'une interrogation sur le sens et la signification des symptômes. Ainsi, les normes liées aux performances, aux compétences, aux « habiletés sociales », ne font pas que réduire le malade à la somme de ses comportements, elles en font un « handicapé psychique ». Le symptôme n'est plus à entendre, mais à rééduquer, à normaliser. Il s'agit, au fond, de coder pour ne plus avoir à décoder.
Mais c'est plus largement, et pas seulement dans le champ de la psychopathologie, que Roland Gori nous invite à porter l'analyse. L'extension du paradigme techniciste, en robotisant nos existences et notre intimité, en faisant de la vie elle-même un programme d'éducation thérapeutique, transforme chacun d'entre nous en un handicapé existentiel, s'évaluant lui-même en permanence, qu'il le sache ou pas, et se réifiant ipso facto comme objet même de cette auto-évaluation.
Les promesses de bonheur véhiculées par un discours social réduisant les questions politiques à des problèmes techniques ne sont pas sans effet sur les individus, en tant que sujets politiques et anthropologiques. Il ne s'agit pas seulement de séduire les foules pour se faire élire ou ré-élire, ou pour consommer plus. Il ne s'agit pas non plus de dénoncer stérilement l'individualisme contemporain. Non, tout cela a des racines beaucoup plus profondes : il y a là une véritable incitation à abandonner la liberté politique, en rabattant la question du bonheur dans la sphère privée au lieu de la maintenir au niveau politique, celui du bien commun.
Le bonheur privé n'est pas à mépriser, bien entendu. Mais pris comme horizon politique au détriment du bonheur commun, c'est la spécificité du politique elle-même qui se perd, au profit d'une expertise généralisée de nos « affaires domestiques » (pour paraphraser Benjamin Constant).
En se conformant aux discours promettant le bonheur par le respect des procédures, des comptes et des décomptes, l'angoisse et la culpabilité propres à toute position de liberté trouvent donc un soulagement immédiat dans tous ces dispositifs de servitude volontaire.En s'appuyant sur Freud, Roland Gori nous rappelle alors que la culpabilité inconsciente est consubstantielle au lien social et que toute pratique sociale prétendant faire l'économie de l'angoisse sociale ne peut que conduire, sur le plan subjectif et anthropologique, à une impasse en aliénant chacun à sa propre sécurité.
Pour le dire autrement, si la technique libère l'homme, cela n'est vrai qu'en partie, car lorsqu'elle devient norme des pensées et des conduites, elle finit par libérer l'homme...de sa propre liberté. Là où le progrès technique devrait libérer l'homme en lui donnant le temps d'exister comme sujet politique, cette même technique risque en réalité de produire l'inverse : sa propre dépolitisation.
C'est ici que l'on saisit, avec Roland Gori, que la liberté en question n'est pas une liberté égoïste, préservant son seul espace en se désintéressant d'autrui. Pour chacun, la liberté est exigeante, elle oblige, et pas seulement en tant que sujet individuel, mais en tant que sujet politique, qui ne nie pas la dette qu'il contracte depuis toujours avec ses frères d'humanité. Liberté et lien social vont décidément ensemble, du même pas. Et ce n'est sans doute pas par hasard si ce livre paraît dans cette maison d'édition dont le nom résonne tellement avec ce qui y est développé.
Fabrice Leroy
1« Faut il renoncer à la liberté pour être heureux ? », Roland Gori, Editions Les Liens qui Libèrent
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L'association "Les Pâtes au beurre" invite Roland Gori <u><strong>le 27 février au Centre de communication de l'Ouest, tour Bretagne à Nantes, à 19h30</strong></u>. Participation non obligatoire de 10 euros au profit de l'association qui œuvre pour le soutien psychologique aux familles et la prévention de la santé psychique. Inscriptions au 02 40 16 06 52.</p>
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<u><strong>http://www.liberation.fr/livres/2014/02/05/insoumission-accomplie_978129</strong></u></p>
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Si <em>la Fabrique des imposteurs </em>dénouait les mécanismes qui nous portent à devenir des lapins crétins, <em>Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? </em>interroge, et c’est la richesse du travail de Roland Gori, d’un point de vue à la fois sociologique et psychanalytique le goût d’être un hamster. Comme on sait que le névrosé trouve son compte à sa névrose, on est en droit de se demander à <em>«quelle économie psychique»</em> la tutelle de l’économie libérale répond, à quel type de bénéfice elle ouvre.</p>
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L’hypothèse de Roland Gori est que le renoncement à la liberté créatrice au profit d’une soumission lénifiante correspond au <em>«déclin de la loi, à la crise du récit et de l’expérience».</em> On pourrait en déduire hâtivement que Gori appelle de ses vœux une restauration de l’autorité. Au contraire. Sa démonstration est plus complexe. S’il reconnaît que, dans notre servitude volontaire, il existe paresse, grégarisme et besoin d’illusion <em>(«les illusions du profit et de l’intérêt»),</em> ce qui domine c’est surtout l’angoisse : <em>«Angoisse devant cette béance du </em>réel <em>sur lequel l’autorité jette son voile, autorité qui manque cruellement aujourd’hui pour affronter l’avenir.»</em> Mais, nous apprend le Freud de <em>Totem et tabou,</em> cette autorité est aussi celle à laquelle notre rapport conflictuel peut être sublimé en fraternité. C’est donc moins d’autorité que nous manquons que de l’autorité en tant qu’elle s’est transformée en responsabilité politique devant autrui, <em>«la fameuse "amitié" chère à La Boétie».</em></p>
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Or notre culture néolibérale est marquée par le <em>«désaveu de l’Autre»</em> et <em>«le désaveu de la fonction de création de la parole»,</em> dont un symptôme est que nous sommes tous, à l’ère du 2.0, <em>«boulimiques des autres»,</em> mais d’autres sans <em>rapport. </em>D’<em>«amitié»</em> dans l’existence sociale, que pouic. Reprenant une remarque de David Graeber (1) sur la parenté germanique des mots «libre» et «ami» <em>(freie </em>et <em>Freund),</em> Roland Gori montre comment la liberté ne peut pas être minimale, mais comment, au contraire, elle engage à l’égard de l’autre et <em>«concrétise le rapport à la promesse et la dette»</em> (2).</p>